Drame à la Populaire

On oublie souvent, en particulier au sein de la jeune génération, que les acquis sociaux et démocratiques de notre société obtenus grâce au PS ont souvent fait l’objet d’un combat de longue haleine, un combat que certains ont payé de leur vie ! A ce titre, le 3 juin 1912 (il y a donc tout juste 100 ans !) restera à jamais marquée comme une des dates de sinistre mémoire dans l’histoire de la Fédération liégeoise du PS. En voici un rappel des faits.

La Populaire, Photographie, Imprimerie Coopérative, Liège, 1912, Coll. ALPHAS.

Les événements du 3 juin 1912 sont à situer dans le contexte de la lutte du POB pour l’obtention du suffrage universel. Le système de vote en vigueur est alors le vote plural qui remplaça en 1894 le vote censitaire qui réservait le droit de vote aux plus fortunés. Le vote plural, lui, donnait droit jusqu’à deux voix supplémentaires selon qu’on était père de famille, propriétaire et/ou détenteur d’un diplôme d’enseignement secondaire.

La liberté du père de famille !!! Ecrasés par le vote plural !, Affiche du POB pour les élections communales de 1911, lithographie de Royer Baumont et Michotte, Etablissements généraux d’imprimerie, Bruxelles, 1911, Original IEV / Reproduction ALPHAS.

La veille de ce lundi 3 juin 1912 avaient lieu les élections législatives. Les Wallons en votant majoritairement pour les socialistes, qui avaient conclu une alliance pour l’occasion avec les libéraux, espéraient bien enfin mettre fin à 28 ans de majorité catholique ininterrompue au parlement et obtenir ainsi le suffrage universel promis par les deux partis. C’était sans compter sur la Flandre très majoritairement catholique et donc sur le système de vote plural qui avantageait clairement cette majorité catholique flamande. Cette dernière remporta donc ces élections.

Comme la radio n’existait pas, les résultats ne furent connus que le lundi 3 juin. Au fur et à mesure que ceux-ci étaient connus, dans les grands centres industriels du pays et en particulier en Wallonie, plusieurs personnes arrêtèrent le travail et descendirent dans le centre-ville manifester leur mécontentement. Des agitateurs en profitèrent pour semer le trouble.

Souvenir des Victimes tombées sous les balles des gendarmes à la Populaire, place Verte à Liège le 3 juin 1912, Cartes de la Fédération liégeoise du POB, Coll. ALPHAS.

A Liège, le drapeau placé devant certaines institutions catholiques fût brûlé, des voitures de tramways furent renversées, les vitres de certains magasins furent brisées et ceux-ci furent pillés, des projectiles furent lancés à l’encontre de la police. Celle-ci ne parvenant plus à maîtriser la foule, le bourgmestre libéral de l’époque décida de faire intervenir la gendarmerie. Malgré des appels au calme lancés en particulier par les socialistes depuis les fenêtres de La Populaire (Maison du peuple de Liège), la situation finit par dégénérer, la gendarmerie chargea la foule qui dressa des barricades pour se protéger. Et puis vint le drame ! La gendarmerie ouvrit le feu en direction de La Populaire faisant quatre morts et une vingtaine de blessés.

Voici le récit sans nuance et plein d’émotion qu’en fit François Galopin pour l’hebdomadaire La Bataille (organe syndical, coopératif et politique de la Fédération liégeoise du POB), édité au sein même de La Populaire : « (…) Mais voici que d’un cerveau malade surgit l’idée de faire appel aux gendarmes. C’était mettre le feu aux poudres. (…) Ils vinrent, vers neuf heures du soir, sans motif aucun, s’installer sur le terre-plein et, de là, tirèrent sur le local. J’entends encore les balles siffler… Et puis l’horrible scène… Des cadavres, des blessés, des cris de colère et l’appel au secours… La mort, sortant des revolvers des gendarmes avait passé…. ».

Jules Destrée, Lettre au Roi sur la Séparation de la Wallonie et de la Flandre, extraits de la Revue de Belgique, 15/08-01/09/1912, Coll. Province de Liège – Musée de la Vie wallonne.

Le suffrage universel sera finalement adopté en 1919. Rappelons qu’il faudra attendre 1948 pour que celui-ci soit étendu aux femmes ! Les élections de 1912 marquèrent également un tournant dans la construction d’une identité wallonne et de ses visées fédéralistes. Le 15 août de la même année, Jules Destrée publiait en effet sa fameuse Lettre au Roi.

 

Guillaume Rimbaud – ALPHAS

Sources principales :

  • « Juin 1912 à Liège », Textes présentés et recueillis par  Léon-Eli Troclet, éd. PAC – O.N.B.B.S, Bruxelles, 1980 ;
  • Journal La Wallonie, 11 juin 1982 (Fonds Union Coopérative) ;
  • Journal La Bataille, 3 juin 1912 ;
  • Colloque commémoratif de la Lettre au Roi sur la Séparation de la Wallonie et de la Flandre organisé par l’ULg, l’UCL, le Musée de la Vie wallonne et l’Institut Jules Destrée à Liège les 24 et 25 avril 2012 ;
  • Encyclopédie en ligne wikipédia (articles sur l’histoire de la Belgique de 1830 à 1914 et sur l’indépendantisme wallon).