Grèves de 60-61: la grève du siècle

L’année 1960 avait déjà connu plusieurs signes avant-coureurs :

  • Le 24 janvier : une grève générale de 24 heures est organisée par la FGTB. Celle-ci réclamait un salaire horaire minimum (25 Fr), un salaire hebdomadaire garanti, un double pécule de vacances, la lutte contre le chômage, baisse des prix de 10 %…
  • Le 2 mars : grève dans le Borinage contre la fermeture de charbonnages à Quaregnon, 4 000 Borains risquent le chômage.
  • Le 11 mai : l’accord de programmation sociale. En contrepartie de divers avantages sociaux pour les travailleurs, ce pacte social garantissait au patronat l’absence de « toutes autres revendications  de nature sociale au niveau nationale et interprofessionnel jusqu’en 1962 ». Dans les milieux syndicaux, cet accord fut diversement apprécié…
  • Le 26 mai : Théo Lefèvre (PSC/CVP) prononce un discours qui ressemble bel et bien à un appel à un gouvernement travailliste (PSC-PSB).
  • En juin : de nouveaux mouvements de grèves sont déclenchés (à Hasselt et Wandre notamment) suite à l’annonce de fermetures dans des charbonnages.
  • Le 30 juin : l’Indépendance du Congo. Après plusieurs mois de tergiversations, craignant une « guerre d’Algérie », le gouvernement belge accorde l’indépendance aux Congolais. Quoi qu’il en soit, l’économie belge allait se ressentir de la perte de sa colonie. Le Premier Ministre Gaston Eyskens déclare que la perte du Congo l’oblige à demander des sacrifices au Pays : c’est la « Loi Unique ».

La « Loi Unique » 

Gaston Eyskens doit rétablir l’équilibre budgétaire belge largement en déficit et propose donc d’adopter la « Loi Unique ». Elle consistait en 10 milliards de francs d’impôts supplémentaires (essentiellement sur la consommation) et 10 milliards d’économie qui avait un caractère de régression sociale (contrôle plus sévère des assurances chômage et maladie, atteintes à certains droits dans les services publics…).

Le 27 septembre, c’est la déclaration gouvernementale et le Premier Ministre présente les grandes lignes de son projet. Il est vertement accueilli par l’opposition socialiste emmenée par Léo Collard qui demande de nouvelles élections afin « que le Pays puisse se prononcer ». Le projet de « Loi Unique » est déposé le 4 novembre. L’opposition et la presse socialiste se déchainent : Le monde du Travail la rebaptise rapidement « Loi Inique ».

« Opérations Vérité » et premiers débrayages

L’Action Commune[1] lance l’« Opération Vérité » qui consiste à vulgariser l’opposition à la « Loi Unique » et à galvaniser les troupes.[2] Ainsi, en région liégeoise, c’est sous l’impulsion de l’Action Commune que, le 21 novembre, près de 50 000 travailleurs débrayent pendant deux heures en signe de « premier avertissement au gouvernement ».

Du côté des syndicats (FGTB et CSC), malgré diverses tentatives de rapprochement, l’unité d’action n’est pas de mise : les points de vue sont différents. Si André Renard (FGTB) est pour l’abrogation pure et simple de la loi, Gust Cool (CSC) considère qu’elle est la « rançon à payer pour éviter le pire », mais qu’elle nécessite de nombreux amendements quant au volet social.

Un second avertissement a lieu le 14 décembre, la veille du mariage du roi Baudouin avec Fabiola. Un nouvel arrêt de travail est organisé, mais, cette fois, il est d’une demi-journée et s’étend à toute la Wallonie et à certains centres industriels flamands. A liège, cinq cortèges venus de la périphérie industrielle se rassemblent sur la Place St-Lambert pour dire non à la « Loi Unique » et écouter Simon Paque – président de la Fédération liégeoise du PSB-  et André Renard. Ce dernier déclare : « La bataille est engagée ! Mais ne vous attendez pas à une bataille facile, car il s’agit d’arracher des privilèges à ceux qui en ont trop… pour ceux qui n’en ont pas ! ».

Les premiers préavis de grève générale tombent et, à partir du lundi 19 décembre, à Liège et Charleroi, le combat est engagé : les événements s’enchainent.

La grève

 

Le 20 décembre, Gaston Eyskens introduit le projet de loi en déclarant que « tout en sachant que la loi ne sera pas populaire, nous aurons la fierté de dire que nous aurons ainsi libéré les gouvernements de l’avenir, que nos mesures opéreront le redressement indispensable. Prenez vos responsabilités. Le jour n’est pas lointain, où partie de la population qui réfléchit, vous en saura gré. »[3]. Apparemment, ce jour n’est pas encore venu… A la chambre, J. J. Merlot réplique au Premier-Ministre : « Vous allez apprendre ce qu’est un peuple qui se bat » et, dans le Pays, la grève démarre réellement, comme en témoigne Le Monde du Travail : « Débrayage massif des « Communaux » [4] ; Les ports d’Anvers et de Bruxelles paralysés. Plus de trains au départ de Charleroi. Au Pays Noir et à Liège, la grève s’étend au secteur privé, de nombreux chrétiens suivent. ».[5]

Le 21 décembre, la grève se généralise et fait tâche d’huile (surtout dans les bassins industriels) : les cheminots débrayent à leur tour. A Anvers, des incidents ont lieu entre forces de l’ordre et dockers et quelques policiers finissent à l’hôpital.

Serge Smal – 2007


[1] Syndicat – Mouvement coopératif – Mutualité et PS

[2] Il est à noter que seulement 12 réunions (dont neuf en région gantoise), sur un total de 70, seront organisées en Flandre, ce qui explique peut-être la plus faible mobilisation flamande aux « grandes grèves ».

[3] Valmy Féaux, Cinq semaines de lutte sociales ; La grève de l’hiver 1960-1961, Coll. Cahier du Centre National de Sociologie du Travail, n° 5, Bruxelles, 1963.

[4] Il s’agit des employés communaux qui sont syndiqués.

[5] Le Monde du Travail,  21 décembre 1960.