L’année 1968

Parler de Mai 68 comme un événement isolé lui fait perdre une partie de son sens. C’est pourquoi il nous a paru important de retracer le contexte et d’évoquer quelques faits marquants de cette année si particulière. Partie d’Outre-Atlantique, la vague contestataire va progressivement gagner les quatre coins du globe. Nous nous attarderont sur quelques uns des événements les plus marquants de cette année.

Commençons cette année 68 par la… fin de l’année 1967, le 21 octobre pour être précis. Ce jour là, un million de manifestants marchent sur Washington pour protester contre la guerre du Vietnam dans laquelle les USA étaient engagés depuis 1964. Lasse, la jeunesse américaine ne comprend pas pourquoi un demi-million de soldats US ont été envoyés faire la guerre si loin de chez eux. C’est l’apogée du mouvement hippie, du flower power et de la génération Peace and love. A cette époque, les enfants du baby-boom veulent changer le monde.

Manif – Marc Riboud

Les manifestants tentent d’investir le Pentagone et se heurtent à la garde nationale. A un moment, une jeune fille, Jane Rose, s’avance vers les gardes un chrysanthème à la main, Marc Riboud l’aperçoit et ne rate pas ce cliché qui symbolise l’incompréhension entre l’insouciance de la jeunesse américaine et l’inflexion du pouvoir américain.

Si, chez l’Oncle Sam, le désir de faire rentrer les boys à la maison est croissant, on n’est pas encore conscient de la souffrance du peuple vietnamien. C’est véritablement à partir de 1968 que les exactions de l’armée américaine sont mises à jour, ainsi le 16 mars, des soldats américains massacrent pas loin de 500 civils ! Le sentiment de révolte et de contestation allait continuer à enfler…

Guerre du Vietnam – My-Lay 16 mars 1968

Les artistes aussi se mobilisent, ce qui nous vaut une des plus belles pages de l’histoire de la musique anglo-saxonne. Des noms tels que Jimi Hendrix, Janis Joplin, The Doors, Bob Dylan, Jefferson Airplane ou Joan Baez prennent position. Le festival de Woodstock tient lieu de tribune politique. Mais, nous somme déjà en 1969…

Revenons en 68 et aux USA. Portée par des personnalités telles que Malcom X (assassiné en 1965), Mohamed Ali ou Martin Luther King, la lutte pour l’égalité des droits civiques aux Etats-Unis (fin de la ségrégation raciale) bat son plein. Luther King, prix Nobel de la Paix en 1964, prône la non-violence et son influence grandissante fait peur à une certaine Amérique. Le Pasteur est fauché en plein élan : le 4 avril 1968, à Memphis, un tireur isolé l’abat d’un seul coup de feu. Martin Luther King s’effondre, il est mort. La photo est prise juste après le coup de feu : Martin Luther King est à terre et son entourage désigne l’endroit d’où est parti le coup de feu. De violentes émeutes éclatent et, une semaine plus tard, le Président Johnson signe une première loi en faveur des Afro-américains. Son décès n’aura pas été inutile…

Assassinat de Martin Luther King – Joseph Louw

Un candidat démocrate à la présidence soutient la lutte pour les droits civiques, s’érige contre la politique Américaine au Vietnam et s’impose comme le candidat de l’espoir et de la jeunesse. Il s’agit de Bob Kennedy, le frère de JFK. Lui non plus n’aura pas le temps de mener à bien son combat : il est tué le 4 juin. Comme pour son frère, les raisons et circonstances de son assassinat ne furent jamais clairement établies.

A l’Est aussi, les choses bougent. Le 5 janvier, Dubcek arrive au pouvoir en Tchécoslovaquie, il adoucit le régime et oriente le Pays vers ce qu’il nomme Socialisme à visage humain. Des réformes économiques sont engagées et les méthodes totalitaires utilisées jusque là sont mises en causes : abolition de la censure, réhabilitation d’anciens dirigeants, fin du Parti-Unique, tolérance religieuse, accroissement des libertés individuelles,…  C’est le Printemps de Prague ! Mais Moscou ne voit pas cette évolution d’un bon œil, si bien que dans la nuit du 20 au 21 août les chars de l’Armée Rouge et de quatre autres pays du Pacte de Varsovie (Hongrie, RDA, Pologne et Bulgarie) entrent dans Prague. Dubcek est emmené à Moscou, le Printemps de Prague a vécu et cède la place à la, nettement moins romantique, normalisation soviétique.

Printemps de Prague – Ladislav Bielik

Le Photographe de Presse, Ladislav Bielik est l’auteur de la photo et le paye cher : il est licencié et ne retrouve qu’un emploi de photographe des écoles. L’homme de la photo et symbole de cette révolution manquée, Emil Gallo, ouvrier plombier de Bratislava, se suicide trois ans plus tard…

En France, ce sont les étudiants qui revendiquent. Le départ de la contestation vient du fait qu’à l’Université de Nanterre, les garçons étaient interdits de visite dans les dortoirs des filles. Des étudiants décident alors d’occuper la tour administrative de Nanterre (22 mars), le mouvement est lancé et va prendre de l’ampleur lorsque les cours sont suspendus. Le 3 mai, c’est le début de Mai 68

Daniel Cohn-Bendit – Gilles Caron

La photo de Daniel Cohn-Bendit faisant face à un CRS est entrée dans l’histoire. Elle résume bien l’esprit frondeur des étudiants face à l’immobilisme de la France de Charles de Gaule. Finalement, le vieux Général reprend la main, il dissout l’Assemblé Nationale et organise les législatives qu’il remporte. C’était la fin des illusions comme le chante Renaud : « j’me souviens surtout d’ces moutons/effrayés par la Liberté/s’en allant voter par millions / pour l’ordre et la sécurité. » (Hexagone).

Un dernier événement attire notre attention, les Jeux Olympique de Mexico. Ceux-ci se déroulent après que de violents trouble eurent lieu dans la capitale mexicaine: le massacre de Tlatelolco. Le 2 octobre, après trois mois de contestation estudiantine, l’armée ouvre le feu sur des étudiants rassemblés sur la Place de Trois Culture du quartier de Tlatelolco. C’en est fini du mouvement étudiant, les Jeux peuvent commencer, plus rien ne devrait venir perturber leur bon déroulement… (Toute ressemblance avec des Olympiades à venir…). Néanmoins, l’image que l’on retiendra de ces Jeux ne sera pas le légendaire saut de Bob Beamon, mais le coup de poing des sprinters US.

Black Power aux JO de Mexico – John Dominis

Sur le podium du 200 mètres, on retrouve deux athlètes Afro-américains, Tommie Smith et John Carlos, levant un point ganté (symbole de la solidarité du peuple noir), pieds nus (représente la pauvreté des afro-américains), un foulard autour du coup (pour les lynchages dans le Sud des USA) et un rameau d’olivier (reçu avec la médaille et conservé en signe de paix). Malgré l’assassinat de Luther King quelques mois auparavant, son combat pour les droits civiques continue. La boucle est bouclée…

Serge Smal – Mars 2008